Le volontourisme avec les enfants

Aujourd’hui, je souhaite vous faire part de mon épuisement face à un phénomène de plus en plus répandu: le volontourisme avec des enfants. Le volontouriste, c’est la contraction de volontaire et de touriste. En gros c’est une personne qui fait du tourisme mais souhaite se rendre utile en étant volontaire dans une association d’aide au développement lors de son voyage.

Je rappelle que ce genre de « mission », c’est bel et bien de l’aide au développement et non de l’humanitaire. L’humanitaire est une aide apportée par un organisme à un pays lors d’une catastrophe naturelle, une guerre ou une famine. Pour « faire de l’huma » il faut de sérieuses compétences et de plus en plus, un diplôme. « Faire de la solidarité internationale », c’est aider les pays en voie de développement à développer leurs compétences.

A la base, je ne pas suis fana-fana des volontouristes. Ça n’est pas une aide que je trouve utile, pérenne et valorisante. Mais être volontouriste avec des enfants, avec toutes les connaissances que nous avons aujourd’hui sur le sujet, pour moi c’est de l’inconscience. Et de l’égoïsme. On fait ça parce qu’on « en a envie » et non pas parce que ça peut changer la vie des autochtones. Alors qu’à la base, c’est un peu le but.

De plus en plus de backpackers (il suffit de lire les forums ou les réseaux sociaux) veulent donner des cours de français ou d’anglais à des gamins, travailler dans des orphelinats, construire des écoles.

Mais pourquoi diable veulent-ils faire ça? Ils s’imaginent que personne dans leur pays de voyage n’est compétant pour le faire?! Savez vous qu’au Cambodge, (selon le rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT)) 51% des emplois sont « vulnérables », c’est à dire que les gens sont sous-employés ou jonglent entre plusieurs emplois à temps partiel. Et pourtant, le Cambodge possède plus de 300 orphelinats qui sont très demandeurs de volontaires (il suffit d’aller voir la page d’Help-X pour s’en rendre compte). Alors, pourquoi aller demander des volontaires si le pays est rempli de personnes n’ayant aucune garantie de leur job?

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Le problème avec les orphelins

Il y a peu, j’ai discuté avec un homme qui souhaitait partir comme volontaire dans un orphelinat. Je lui ai demandé s’il avait des compétences particulières parce que travailler avec des orphelins c’est tout de même assez délicat et il m’a répondu que non, mais qu’il était vraiment motivé et qu’il y arriverait.

Il n’a pas compris qu’en disant « délicat », je parlais des enfants.

En effet, travailler avec des orphelins est délicat pour tout une foule de raisons: s’ils n’ont plus de famille, c’est qu’ils ont été abandonnés ou qu’ils ont dû vivre un deuil (ou plusieurs). Ils ont été arrachés de leur environnement familial (les orphelinats se trouvent rarement à côté de leur maison), de leur village, leurs copains, leurs habitudes. Leur vie a été bouleversée et eux avec.

Les enfants qui ont été abandonnés ont évidemment peur de l’abandon et leur cerveau ne se développe pas de la même manière qu’un enfant qui a vécu avec une famille (étude de Charles Zeanah Jr., professeur de psychiatrie et pédiatrie clinique à l’Université Tulane, en Louisiane).

Tous, enfants abandonnés ou orphelins, développent des comportements et des troubles psychologiques dont le TRA, le trouble réactionnel de l’attachement réactif. L’abandon social, les fréquents changement de protecteurs ou la privation (par exemple, dans les milieux institutionnels) sont quelques unes des conditions de risque qui donnent lieu à un attachement réactionnel désorganisé ou trouble réactionnel de l’attachement (TRA).

Cela veux dire que lorsque vous fréquentez un orphelinat, que vous laissez des enfants s’attacher à vous pour 3 semaines plus tard partir, que vous leur laissez croire qu’ils sont une nouvelle fois abandonnés, ne les aides absolument pas. Au contraire, ça les détruits encore plus.

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Les faux orphelinats

Le Cambodge est le pays qui compte le plus d’orphelinats au monde. Officiellement, il n’existe « que » 270 établissements actifs mais l’UNICEF en dénombre environ 400. En effet, de nombreux orphelinats ne sont pas enregistrés par le ministère des Affaires sociales. Selon le Fond des Nations Unies pour l’Enfance (Unicef), en 30 ans, le nombre d’orphelins est passé de 7.000 à 47.000!!! Presque multiplié par 7 alors que la Cambodge n’est plus en guerre civile depuis 1990.

Emmanuelle Werner, directrice de l’ONG Friends International Suisse, qui lutte pour la protection des enfants, explique qu’ils se sont rendus compte « que des orphelinats ont été créés de toutes pièces pour pouvoir y accueillir des orphelins », et que « plus de 80% de ces enfants ont au moins encore un parent en vie », estime-t-elle.

Le volontourisme avec les enfants est devenu un vrai business. Ça n’est même plus une question d’aider les gamins, c’est devenu juste un moyen comme un autre, pour certaines personnes, de s’enrichir. Il y a bien sûr les organismes de « voyage humanitaire » qui vous vendent des voyages à 1.100€ la semaine (et où seulement 5€ est reversé à l’association locale), il y a les pays, évidemment, qui profitent de cette manne économique (en 2005 le tourisme correspondait à 15% du PIB du Cambodge) et bien entendu les directeurs d’orphelinats, souvent malhonnêtes (retirer un enfant de sa famille en échange d’un sac de riz, c’est rarement de la bonne foi).

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Le volontouriste sexuel

Il ne faut pas se leurrer: ils existent des touristes qui partent uniquement dans le but d’avoir accès à des prostitué(e)s et pour les pédophiles, travailler dans un orphelinat ou une école est du pain béni! Pas la peine de montrer patte blanche à l’arrivée: aucun extrait de casier judiciaire n’est demandé, les portes des écoles/orphelinats dans les pays en voie de développement sont ouvertes à tous les passants (je ne dirais pas partout, mais c’était le cas pour ceux où je suis allée ou dont j’ai entendu parler) et vu que les enfants sont déjà bien traumatisés, ils ne risquent pas de se rebeller.

Au Cambodge, comme je l’ai expliqué, la plupart des enfants ont été « donnés » par leur famille en échange de sac de riz. A votre avis, si un pédophile arrive et propose 200€ à une famille/un orphelinat pour rester avec un gosse pendant 1 semaine, que croyez vous que la structure/famille va faire?

Ça n’est pas parce que soit même on est clean et dégouté par ces pratiques qu’il n’y a pas d’autre personne capable de les faire. Si on arrive aussi bien à rentrer dans un orphelinat alors même qu’on a aucun diplôme « petit enfance », « éduc spé » ou « prof », imaginez ce qui peut rentrer.

En France, on a un gros problème avec la pédocriminalité: seulement 0,3% des affaires de pédocriminalités sont condamnées, les enfants ne sont pas crus, ils sont discrédités, les agresseurs s’en sortent bien (18 mois de sursis pour le grand-père qui a violé ses 2 petites-filles de 4 et 6 ans, c’est quand même pas cher payé) alors que l’accès aux orphelinats est interdit, que les écoles sont fermées et qu’on ne les visitent pas comme un zoo. Alors imaginez dans des pays pauvres comme le Cambodge, l’Inde ou Madagascar…

Travailler dans des conditions pareilles, c’est participer à ces pratiques et les encourager.

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Travailler sans compétences

Je suis la 1ère à dire qu’on peut travailler dans un domaine sans avoir de diplôme en relation avec ce fameux domaine. Je suis persuadée que les compétences peuvent s’acquérir au fil du temps pour certains domaines mais le domaine de l’enseignement et de la pédopsychologie ne sont pas à prendre à la légère.

Comme on l’a vu plus haut, les « missions » avec les enfants sont surtout là pour rapporter de l’argent. Elles ne sont donc pas suivies, c’est à dire que les leçons ne se suivent pas et sont bien souvent les mêmes. Dès lors, quel est l’intérêt d’apprendre les jours de la semaine à un groupe d’enfants alors que ce groupe a déjà eu cette leçon 5 fois auparavant par 5 intervenants différents?

De plus, les cours ne sont pas seulement des cours de français ou d’anglais. Quel français pourrait se permettre de donner des cours d’histoire khmers ou sur la dynastie des Nguyễn?! Il y a également les cours de mathématiques, de physique et de chimie (et là, comment faire sans matériel?) qui sont importants. Je ne vois jamais un volontaire vouloir partir pour ce genre de chose!

De plus, dans chaque pays, il existe des programmes scolaires, afin que tous les élèves aient le même niveau. Comment peut-on faire suivre un programme scolaire alors qu’on ne le connait pas? En France à part les profs, qui connait le programme scolaire? Alors bien malin celui qui pourrait dire quel est le programme scolaire du Népal.

Enfants de l'école d'Andozoka, à Madagascar. Avec mon association Femmes En Action, nous avons soutenu cette école en offrant du matériel et fournitures scolaires, ainsi que des jouets, des livres, des meubles et en payant une partie du salaire d'une institutrice pour 1 an.

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Vous voulez aider une école, un orphelinat? Trouvez-lui de l’argent!

Après avoir fait le tri entre les vrais et faux orphelinats, les écoles dans le besoin ou non, le moyen le plus sûr pour les aider est de trouver un financement pour les soutenir.

Pour trouver de l’argent, le moyen le plus simple est le financement participatif. Si vous êtes sur place, le mieux est de prendre pas mal de photos (pour montrer l’état de l’école, par exemple si le toit nécessite d’être refait ou s’il manque des fournitures scolaires), d’expliquer en détails les besoins et de retranscrire tout ça sur la page de votre financement. Ulule ou Kisskissbankbank (pour ne citer que les plus connus) sont bien utile pour ça mais Helloasso, si vous avez déjà une association, est presque mieux puisqu’il n’y a pas de commission prise par le site.

Quoi acheter à une école?

  • des fournitures scolaires
  • des livres et dictionnaires écris dans la langue du pays
  • des meubles (tables-bancs, tables et chaises pour les enfants)
  • vous pouvez également financer le salaire d’une institutrice (qui lui permettra de vivre pendant un laps de temps). Et cette instit, contrairement à vous, restera sur place et continuera d’enseigner bien après votre départ
  • faire construire un toilette ou un lavabo pour l’hygiène

Quoi acheter à un orphelinat?

  • des livres et dictionnaires écris dans la langue du pays
  • du matériel pédagogique (jouets, instruments de musique)
  • des nattes ou de quoi faire dormir les enfants
  • des fournitures de bobologie (pansements, désinfectants etc.)
  • des repas ou des goûter pour les enfants
  • du matériel d’hygiène (savons, shampoings, brosses à dents)
  • vous pouvez également financer le salaire d’une aide aux orphelins (qui lui permettra de vivre pendant un laps de temps)

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Après avoir fait une liste de leurs besoins, le mieux (en fait je dirais même que c’est une obligation!) est d’acheter les fournitures nécessaires SUR PLACE, dans le pays que vous visitez/aidez. Ainsi vous aidez une école tout en soutenant l’économie locale. En effet, lorsque vous achetez des meubles à un menuisier ou du savon à un épicier, vous lui permettez de faire vivre sa famille pendant plusieurs jours. A son tour, le menuisier/épicier pourra envoyer ses enfants à l’école ou les faire soigner.

Ces quelques idées sont là pour vous guider mais tout dépend des besoins des structures! Vous pouvez aussi garder le contact avec l’association que vous avez aidé et continuer à la soutenir. Il faut aussi vérifier l’engagement des personnes sur place, pour être sûr qu’elles vont suivre le projet, donner les bonnes infos etc. Avec mon association Femmes En Action, nous avons aidé plusieurs écoles. La dernière en date, l’EPP d’Andozoka a été fourni de tables-bancs, de fournitures et matériel scolaires, de livres, de jouets, de nattes etc. en 2017. Prochainement, nous souhaiterions financer la dalle des toilettes de l’école (pour le moment les enfants font leurs besoins dans la nature) et mettre un faux plafond à l’école, actuellement couverte de tôles qui font un bruit épouvantable lorsqu’il pleut. Ainsi, nous continuons à suivre cette école et les parents d’élèves sont encore plus motivés pour envoyer leurs enfants à l’école, puisque cette dernière offre de bonnes conditions d’accueil.

Continuer à aider une association, un groupe de personnes, une structure, même après son départ c’est leur montrer qu’on éprouve de l’intérêt pour elles. C’est une manière de montrer qu’elles comptent et qu’elles ne sont pas seules. Bien souvent, ça leur donne l’envie de faire d’autres projets et ça engendre tout un processus de confiance en soi. Par exemple, j’ai aidé une école (Andozoka, toujours) à trouver des financements pour acheter des lapins, qui une fois vendus, aurait permis de payer une cantine scolaire. Les parents se sont lancés dans ce projet et ont fait une cabane pour les lapin, un truc énorme! (voir la photo en dessous.. c’est une vrai maison!). Ils se sont investis à leur tour. Nous avons appris quelques mois plus tard que la vente des lapins avait finalement financée l’écolage de plusieurs enfants. Les professeurs ont pris cette décision pour que les enfants dont les parents n’avaient pas payé puissent tout de même aller à l’école. Ils se sont appropriés le projet et ont pris les devants. C’est formidable! Un petit coup de pouce peut engendrer de belles initiatives derrière.

Bref, tout ça pour vous dire qu’aider 3 semaines (ou 2 mois) des enfants en leur faisant cours ou en prenant le boulot d’un adulte, ça ne changera la vie ni des enfants, ni des adultes. Par contre, donner aux adultes les moyens d’éduquer les enfants, ça, c’est du développement durable!

p.

Je n’ai pas fait cet article pour freiner les personnes qui souhaitent aider les autres, je veux juste qu’ils se rendent compte de l’importance de nos actes. J’ai moi-même fait des erreurs lorsque je suis partie à l’étranger pour aider les associations. Je souhaite juste partager mon expérience et les déductions que j’en ai faîte.



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